Petite histoire Tango – musique et paroles – Enrique Santos DISCEPOLO

Le tango « Esta noche me embarracho » (Cette nuit, je me saoûle), a été créé à la suite d’un épisode douloureux de la vie d’Enrique Santos DISCEPOLO : il avait accompagné un ami très gravement atteint de tuberculose dans un sanatorium de CORDOBA, une ville située au pied de la cordillère des Ande.
Cours de danse Tango Art’Huss de Wintzenheim (Colmar,Mulhouse,Alsace).

Le Tango en musique d’Enrique Santos DISCEPOLO par Georges Galopa

 

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Esta noche me emborracho (1927)

(Tango – Musique et paroles : Enrique Santos Discepolo)

Sola, fané, descangayada,
la vi esta madrugada
salir de un cabaret
flaca, dos cuartas de cogote
y una percha en el escote
bajo la nuez
chueca, vestida de pebeta,
teñida y coqueteando
su desnudez…
Parecía un gallo desplumao,
mostrando al compadrear
el cuero picoteao…
Yo que sé cuando no aguanto más
al verla, así, rajé,
pa’ no yorar.
¡Y pensar que hace diez años,
fue mi locura!
¡Que llegué hasta la traición
por su hermosura!…
Que esto que hoy es un cascajo
fue la dulce metedura
donde yo perdí el honor;
que chiflao por su belleza
le quité el pan a la vieja,
me hice ruin y pechador…
Que quedé sin un amigo,que viví de mala fe,
que me tuvo de rodillas
sin moral, hecho un mendigo,
cuando se fue.
Nunca soñé que la vería
en un « requiscat in pace »
tan cruel como el de hoy.
¡Mire, si no es pa’ suicidarse
que por ese cachivache
sea lo que soy!…
Fiera venganza la del tiempo,
que le hace ver deshecho
lo que uno amó…
Este encuentro me ha hecho tanto mal,
que si lo pienso más
termino envenenao.
Esta noche me emborracho bien
me mamo, ¡bien mamao!
pa’ no pensar.

Seule, fanée, déglinguée,
je l’ai vue tôt ce matin
sortir d’un cabaret ;
Maigre, la nuque à moitié rasée,
un porte manteau dans le décolleté
sous la pomme d’Adam ;
tordue, vêtue comme une jeunette
lescheveux teints, et déballant
sa nudité…
Elle ressemblait à un coq déplumé,
montrant aux gens du milieu
sa peau picorée….
moi qui n’en pouvait plus
en la voyant ainsi, je me suis débiné
pour ne pas pleurer.
Quand je pense qu’il y a dix ans
Elle fut ma folie !
Que je suis allé jusqu’à la trahison,
pour sa beauté !….
Celle qui aujourd’hui est une vieillerie
fut la délicieuse erreur
où j’ai perdu l’honneur;
rendu fou par sa beauté,
j’ai ôté le pain à ma mère,
je suis devenu une épave et un pêcheur..
je suis resté sans un ami,
j’ai vécu de mensonges,
je suis tombé sur les genoux,
sans morale, devenu un mendiant
quand elle est partie.
Jamais, je n’avais pensé la revoir
dans un « Requiem In Pace »
Aussi cruel comme aujourd’hui
Regardez ! Si c’est pas pour se suicider
que pour ce machin
j’en suis arrivé là!
Cruelle vengeance que celle du temps,
qui nous montre dévasté
ce que l’on a aimé..
Cette rencontre m’a fait si mal,
que si j’y pense encore
je vais finir empoisonné.
Cette nuit je vais bien me saouler
je vais téter(la bouteille), bien téter
pour ne pas y penser.

 

 

 

 

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COMMENTAIRES :

 

Enrique Santos DISCEPOLO (1901-1951), à qui l’on doit la musique et les paroles de ce tango était un auteur dramatique, et cette description féroce des gens et des mœurs est caractéristique de son style que l’on retrouve dans d’autres textes comme « Cambalache » (foutoir), Yira, Yira , (Rôde, rôde), ou bien « Che Vachaché » (Qu’est ce qu’on y peut). Cependant, Enrique Santos Discepolo savait aussi nous émouvoir avec des textes plus attachants comme « Cafetín de Buenos Aires » ou bien « Uno ».

 

Le tango « Esta noche me embarracho » (Cette nuit, je me saoûle), a été créé à la suite d’un épisode douloureux de la vie d’Enrique Santos DISCEPOLO : il avait accompagné un ami très gravement atteint de tuberculose dans un sanatorium de CORDOBA, une ville située au pied de la cordillère des Andes. Cette personne y mourut peu de temps après. En plus du cas douloureux de son ami, qui se savait très malade et ne faisait rien pour se soigner car c’était devenu inutile, il y avait dans une petite maison voisine un couple dont les deux membres étaient aussi tuberculeux. Chacun essayait de le cacher à l’autre, en faisant semblant de vivre normalement, mais en vain.

 

Discépolo raconte : « l’idée de l’alcool, de l’étourdissement qu’il procure, et le fait qu’il permet de ne plus penser aux maux qui n’ont pas de remèdes m’apparût. Mais ce thème ne suffisait pas pour faire un tango. C’était trop sombre. A CORDOBA, j’ai recueilli la semence. Ensuite je l’ai transportée à la ville, et la ville lui a donné forme. Une forme complètement différente, mais avec une douleur comparable… L’état pitoyable d’une femme qui fut belle est aussi triste que le spectacle d’une santé qui défaille. Et pour toute chose qui n’a pas de remède, j’ai ressenti le cri de mon tango : s’étourdir »

 

C’est sur ces faits que DISCEPOLO a donné naissance à son tango : « Esta noche, me emborracho ». Mais si le texte semble éloigné de la réalité, les deux se rejoignent au niveau des vers suivants :

“Fiera venganza la del tiempo,

que le hace ver deshecho

lo que uno amó…”

Traduction :  « Cruelle vengeance que celle du temps, qui nous montre dévasté ce que l’on a aimé… »     

 

Tout peut se résumer dans cette phrase que l’on peut aisément détacher de son contexte et qui sert de morale et de point de réflexion.

 

Analyse et commentaire par :

Georges GALOPA

 

 

 

Source :     Enrique Santos Discepolo, cancionero

Torres Aguero Editor (Buenos-Aires)